Constamment utilisés par certains représentants des ayants droit, les termes de «piratage» et de «contrefaçon» sont maintenant bien arrimés dans l’esprit des professionnels de la musique à la pratique du peer to peer.
A mon sens, utiliser ces mots à connotation criminelle biaise notre perception d’un phénomène qu’il est plus aisé de combattre que d’appréhender dans sa complexité.
Le piratage, c’est ce qui se passe dans le golfe d’Aden ou ailleurs, c’est la spoliation des biens d’autrui par une bande organisée ayant recours à la violence physique.
Est-il intellectuellement recevable de qualifier ainsi le partage de musique entre fans pacifiques ?
La contrefaçon, nous la connaissons depuis longtemps dans la musique, ce sont les faux CD que l’on retrouve dans les marchés et dans certains magasins peu scrupuleux. La contrefaçon, c’est l’usurpation de l’identité, et des droits, des créateurs et des producteurs afin de s’enrichir crapuleusement.
Qui trompe qui dans le peer to peer ? Qui gagne de l’argent frauduleusement dans le peer to peer ?
Les mots ont leur importance.
Oui, le peer to peer est interdit par la loi.
Non, on ne peut pas associer cette pratique à des actes criminels aussi forts que le piratage et la contrefaçon.
Oui, le peer to peer déstabilise grandement les équilibres économiques de toute la filière.
Non, la réponse n’est pas la répression d’une pratique qui de toutes façons continuera sous d’autres formes.
En l’état, la loi dite « Hadopi » prévoit, après des messages de mise en garde, de suspendre temporairement l’abonnement des internautes s’entêtant à télécharger gratuitement des contenus qui ne sont pas sensés l’être.
On peut être opposé sur le fond, comme de nombreux internautes, au fait qu’une autorité administrative se substitue à l’autorité judiciaire pour condamner des individus dénoncés par des sociétés privées.
On peut également, comme une écrasante majorité de députés européens lors du vote du rapport Lambrinidis hier, penser que : « l’accès à internet, comme l’accès à l’éducation, ne devrait jamais être bloqué par des gouvernements ou des compagnies privées » (les eurodéputés veulent-ils interdire aux FAI de couper l’abonnement des mauvais payeurs ?).
On peut aussi, plus prosaïquement, penser que de toutes façons ça ne marchera pas.
Pourquoi ? Parce qu’intrinsèquement, la technologie et les usages qui en découlent, seront toujours en avance sur la loi et les pesanteurs administratives, et qu’il y a fort à parier que les internautes les plus technophiles mettront à la disposition du plus grand nombre des solutions de cryptage avant même que le gouvernement se soit mis d’accord sur le nom du président de la fameuse Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet.
Si la loi Création et internet est votée en l’état, elle aura pour unique conséquence de faire dépenser en vain quelques dizaines de millions d’euros aux FAI, d’encombrer les tribunaux avec des procédures dont on se délecte à l’avance des résultats, et d’initier nos enfants aux techniques de cryptage d’adresse IP sur internet, jusqu’alors réservées aux informaticiens expérimentés et à des individus réellement mal intentionnés.